🎭 Théâtre

Bon ou mauvais prof de théâtre, comment savoir ?

Damien

10 mai 2021

🕓 9 minutes

choisir un bon prof de théâtre

BON OU MAUVAIS PROF DE THEATRE ?

COMMENT SAVOIR…

par le CAPITAINE FRACASSE

Le témoignage d'un recruteur au sein d'une école de théâtre parisienne.

Lorsqu'on débarque, en tant qu'élève, pour la première fois au sein d'un cours de théâtre, on a tellement d'étoiles dans les yeux qu'on se sent, il faut bien l'avouer, un peu con… Un peu con tant tous les autres nous paraissent impressionnants, beaux, forts, talentueux à commencer par nos partenaires bien sûr — qui sont forcément bien meilleurs que nous — jusqu'au professeur, le professeur surtout, qui, par son statut, son aura, non seulement sait forcément plein de choses sur le sujet — sinon il n'en serait pas là, évidemment — et surtout possède le pouvoir de faire de nous l'artiste que nous pressentons être depuis si longtemps !
Si le coup des étoiles dans les yeux est bien souvent avéré, la rencontre avec le génial professeur de théâtre n'a pas toujours lieu, hélas, et pour cause…
Alors comment s'assurer «au premier regard» de la qualité d'un professeur de théâtre ? Comment savoir si celui-ci mérite véritablement que l'on passe l'année avec lui ? Comment être sûr qu'il vaut bien toutes les étoiles que nous avons à lui donner ?

Commençons par le commencement :

C'est quoi un professeur de théâtre ?

Bien qu'il existe désormais des formations reconnues par l'État qui permettent, pour l'essentiel, d'enseigner dans les conservatoires, tout le monde aujourd'hui peut s'improviser «Professeur de théâtre». Oui, tout le monde ! Même vous. Essayez, vous verrez. Faîtes une ou deux années de cours avant, histoire de piquer quelques idées d'exercices et de textes à faire travailler et lancez-vous. Qui sait, peut-être même qu'au fond, vous êtes doués !

Évidemment, la plupart du temps, on n'ose pas se lancer sans avoir une certaine légitimité. Ah, la légitimité ! Généralement, elle s'introduit toujours par ce genre de phrases : «J'ai joué dans plusieurs films en tant que figurant mais j'ai surtout une grande expérience de la scène avec ma propre compagnie !!! J'ai même fait du théâtre de rue, une fois, je me rappelle !!!! Ça compte ou pas ?»
Ou encore «J'ai travaillé avec les plus grands : Chéreau, Françon, Gravillon… Quoi !?! Vous ne connaissez pas Gravillon !?! Et en ce moment j'ai un peu de temps libre le soir, alors je me suis dit… Pourquoi pas l'enseignement ?» Ou bien «J'ai toujours eu le sens de la transmission. J'aime le partage. Enfant déjà, je me rappelle, j'adorais donner des leçons aux autres… Alors, je me suis dit, mon petit père, t'es pas moins légitime qu'un autre, pourquoi n'irais-tu pas enseigner le Théâtre ? Après tout j'ai vu plein de pièces et j'ai déjà mis en scène, dans ma tête, plusieurs grands textes dont un Molière une fois à Avignon. C'était il y a un an… Pour le OFF, oui. À ce propos, j'ai encore quelques milliers d'euros de dettes à éponger alors je voulais savoir… C'est payé en cachet votre truc ?»

Bien que caricaturaux, ces quelques exemples ne sont malheureusement pas si éloignés de la réalité, voire même en deçà. La vie est tellement plus inventive que la fiction…

Derrière un professeur de théâtre se cache bien souvent un comédien en manque de travail ou bien un metteur en scène en manque de comédiens. Et c'est bien normal l'enseignement artistique vient toujours en complément d'une carrière artistique mais rares sont ceux qui portent véritablement en eux la fibre pédagogique en plus de qualités artistiques indéniables et quand je dis rares, je parle d'un candidat sur cinquante, en moyenne. Ce qui est peu. Très, très peu.

Une école de théâtre, si tant est qu'elle soit respectueuse de ses élèves, devra donc rencontrer au moins cinquante candidats pour éventuellement avoir la chance d'en recruter un «bon».

Cinquante candidats pour chaque professeur recruté. Vous imaginez ? Autrement dit, plus vous engagez de professeurs et plus, en principe, vous en avez «auditionnés» ou alors c'est que votre recrutement s'est fait au détriment de vos élèves.

Mais alors, me direz-vous, si c'est si difficile que ça à trouver «un bon professeur de théâtre» comment se fait-il qu'il y en ait autant en activité ? À vous d'en tirer les conclusions qui s'imposent…

Pour vous aider à distinguer le «bon» du «mauvais», voici donc quelques critères aussi concrets que pratiques qui ne vous tromperont pas sur la qualité d'un professeur de théâtre.

Comme vous allez le constater, ces critères ont très peu à voir avec l'artistique… et heureusement, car il ne s'agit pas d'être subjectif mais bien de proposer des critères objectifs, «clairs, nets et précis» comme on dit, qui garantiront la qualité et le professionnalisme de tout bon professeur de théâtre, et notamment ceux qui prétendent enseigner dans un cours dit «pour amateurs»*.

Premier critère : LA FIABILITÉ

la fiabilité

Une des toutes premiers choses que nous faisons vis-à-vis de nos futurs professeurs, avant de les engager au sein de notre école, est de nous assurer qu'ils sont prêts à refuser tout contrat artistique qui surviendrait durant l'année scolaire et qui viendrait compromettre leur engagement vis-à-vis de nos élèves.
La plupart du temps, les candidats bottent en touche. Exemple :

«LE CANDIDAT : Euh… Ça dépend du contrat… Si c'est Spielberg, évidemment….
LE RECRUTEUR : Hé bien justement, supposons que ce soit Spielberg qui vous appelle. Vous êtes comédienne, comédien ! C'est votre rêve ! Spielberg vous appelle mais vous donnez des cours une fois par semaine le mardi soir dans tel arrondissement pour des élèves amateurs. Que faîtes-vous ?»

Généralement, on s'entend rétorquer que «de toute façon, c'est impossible. Spielberg ne les appellera jamais»… Ce qui, soit dit entre nous, est fort regrettable car si ces artistes n'ont plus d'ambition, que vont-ils devenir ?
Mais lorsqu'on insiste un peu, que l'on gratte sous la plaisanterie, systématiquement ces mêmes candidats se mettent à parler «de remplacement», «d'un éventuel ami qui pourrait très bien prendre leur place, si besoin, sur quelques séances voire jusqu'à la fin de l'année, etc…»
Même si cela peut sembler dur, ce genre de réponses ou plutôt de candidats est, en ce qui nous concerne, rédhibitoire — et je vous assure que ça en élimine un sacré nombre —.

Pourquoi rédhibitoire ?

Parce que nous savons à quel point la stabilité et la régularité d'un professeur sont cruciales pour le confort des élèves. Être prêt à les abandonner au premier contrat artistique venu n'est pas acceptable.
Certains répondrons que ces mêmes professeurs ont besoin de garder le contact avec la scène, etc… Bien sûr, mais cela doit pouvoir se faire en dehors des heures de cours. C'est d'ailleurs l'une des raisons du grand nombre de cours proposé le lundi soir, jour de relâche des théâtres !

C'est ne pas avoir du tout conscience du lien qui unit le professeur à ses élèves ni prendre en considération ces derniers que ne pas être prêt à s'engager vis-à-vis d'eux juste sur une année. Alors, autant ne pas commencer….

Deuxième critère : LA GESTION DU TEMPS

surveiller l'heure pour un meilleur partage du temps

Que le candidat ait bien ou mal répondu à la question précédente, n'étant jamais à l'abri d'une bonne surprise, nous poursuivons l'entretien.

La question suivante porte sur l'organisation du cours. Cela permet de voir tout d'abord si l'aspirant professeur a une expérience de l'enseignement et surtout s'il est capable de faire immédiatement le rapport mathématique au temps :

Durée du cours ÷ Nombre d'élèves =

Temps potentiellement accordé à chacun.

Autrement dit, si le professeur a un oeil et sur la scène et sur la montre, c'est très bon signe. Mais si au contraire, il a ses deux yeux sur la scène, c'est un problème.

Pourquoi ?

Parce que le professeur a en charge le suivi du cours, c'est-à-dire les élèves et leur motivation. Cette dernière sera maintenue, entre autres, grâce à la capacité du professeur à optimiser le temps de passage de chacun.
Malheureusement, la plupart du temps, quand on les interroge sur l'articulation de leurs cours, les aspirants professeurs, plutôt que de montres et de mathématique, préfèrent vous parler d'«séance de relaxation qui dure au moins trente minutes» puis d' «improvisation pour se détendre un peu» avant d'aborder — enfin ! — «le travail de scènes des élèves mais seulement pour ceux qui souhaiteraient passer».

Cette organisation «à la louche» avec toujours la sacro-sainte «relaxation de début de séance» qui bien souvent, il faut l'admettre, ne sert à rien, à part gagner du temps, car on peut très bien faire le «sas de décompression» entre la journée des élèves et le véritable commencement du cours par le biais d'exercices, de jeux et de travaux techniques toujours en rapport concret avec la scène et non pas avec une pseudo-séance de Yoga mal ficelée.

En résumé, préférez toujours un professeur maître du temps plutôt qu'un maître de Yoga.

Enfin, si votre professeur se place en fond de salle pour mieux observer la réaction de tous ses élèves et s'il a toujours avec lui une montre ou bien un chronomètre, vous pouvez vous dire que ce professeur a conscience du collectif et que vous avez de grandes chances de passer régulièrement sur scène. Ce qui n'est pas rien.

En revanche, si votre professeur se place toujours entre le groupe et la scène comme pour se mettre en valeur et qu'il laisse filer des scènes sans mesurer le temps, parfois pendant vingt, trente, quarante minutes au détriment de tous les autres élèves qui ne pourront pas passer, après vous avoir demandé en début de séance de vous allonger pendant une demi heure et d'imaginer que vous êtes un arbre aux racines bien ancrées dans le sol… Méfiez-vous !

Troisième critère : L'OUVERTURE D'ESPRIT

l'ouverture d'esprit

L'un des moments les plus amusants de nos entretiens — car il faut bien qu'on s'amuse aussi — c'est le moment où l'on en vient à parler du choix des textes et notamment des auteurs que les candidats envisagent de faire travailler.

Alors, là, attention, y a du lourd, voire du très lourd, du très, très haut de gamme : LAGARCE, KOLTES, MOUAWAD, POMMERAT, sans oublier, bien sûr, quelques classiques: MOLIÈRE, SHAKESPEARE, CORNEILLE, etc…

Passe encore les classiques qui à mon sens sont insuffisamment proposés en cours mais faire travailler, notamment à des élèves de première année, du LAGARCE ou même du KOLTES ce qui suppose un énorme travail sur la langue de ces auteurs, sur leur écriture, c'est pour le moins risqué voire inconscient.

Mais comme il s'agit d'un entretien, nous avons bien conscience que, parfois, par maladresse, les candidats peuvent être tentés de «ThéâtredelOdéoniser» leur choix d'auteurs, voire de le «Téléramatiser» un peu. Alors pour détendre l'atmosphère nous leur soumettons l'idée qu'un de leurs élèves futurs, potentiels, ne rêve que d'une chose : «Jouer du comique». Que pourrait-on lui proposer ? Et alors là, bien évidemment, nous avons droit aux éternels FEYDEAU, LABICHE, RIBES ou encore CERTAINS AUTEURS NORDIQUES AUSSI CONTEMPORAINS QUE MÉCONNUS; et si nous insistons un peu, en évoquant JAMEL DEBBOUZE, LES ROBINS DES BOIS, ou bien encore ELIE SEMOUN, il y a soudain face à nous deux catégories de candidats. Ceux qui, à la rigueur, voudront bien faire jouer un peu de Desproges… éventuellement. Et ceux qui, soulagés, se mettent enfin à respirer, en se disant qu'après tout, c'est ça aussi le Théâtre.

Inutile de préciser qu'à l'inverse, un candidat qui évoquerait d'emblée uniquement des pièces de Boulevard ou de Café-théâtre se verrait proposer, par nos soins, une sélection d'auteurs plus «ardus».

Le principe étant avant tout de tester la «flexibilité» culturelle du futur professeur de théâtre. Est-il capable du grand écart entre LAGARCE et BIGARD ? Car, pour nous, un bon professeur de Théâtre est avant tout un professeur de Théâtre «Généraliste» qui doit tout faire pour ne pas enfermer ses élèves dans une vision restreinte de ce que «Jouer veut dire» puisqu'il y a autant de façon de vivre le Théâtre qu'il y a d'auteurs, de metteurs en scène et de professeur de théâtre.

Voila donc réunis les 3 critères qui vous permettront de «soupeser» la qualité de votre professeur et ce, dès le premier cours :

Avec un peu d'intuition, vous devriez être en capacité de démêler le «Bon» du «Mauvais».

Comme vous pouvez le constater, il faut beaucoup de temps et de patience pour parvenir à dénicher «la perle rare», une sur cinquante, rappelez-vous. C'est sans doute d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles, nous proposons dans notre structure un nombre limité de professeurs afin de toujours garantir une certaine idée de la pédagogie théâtrale et un certain niveau d'exigence vis-à-vis de l'enseignement dispensé.

LE CAPITAINE FRACASSE

** Les cours de théâtre pour élèves amateurs sont parmi les plus difficiles à animer car, en plus de la qualité de la formation, du sens de la pédagogie, de l'exigence de leur enseignement, les professeurs qui les dirigent doivent également avoir le sens de «l'animation», de la véritable bienveillance (qu'il ne suffit pas de mentionner simplement sur un site). En cela un «professeur de théâtre» dans un cours pour amateurs est un poste bien plus exigent et bien plus difficile que celui de «professeur de théâtre» dans un cours de formation professionnelle, les élèves étant, dans ce dernier, même si cela reste aussi à prouver, responsables de leur propre motivation.