🎭 Théâtre

Apprendre un texte

Julien Asselin

20 mai 2018

Fenêtre sur cour

Ouvrir la fenêtre.
Lire une phrase.
Fermer la fenêtre.

J’essaie avec le frigo. J’ouvre la porte, Je ferme la porte.
J’opte pour un verre d’eau fraîche.

Je reviens au texte et me lance dans une nouvelle lecture globale de la pièce.

Je suis l’homme de l’histoire. L ‘action se déroule dans une salle de classe, mon personnage est confronté à une femme obtuse qui le met en scène pour une conférence sur la devise nationale. Liberté, Égalité, Fraternité. Ils seront face à des collégiens.

Je n’ai pas d’affinités avec l’auteur, mais la rencontre avec ma partenaire et le metteur en scène, m’a convaincu d’accepter l’aventure.

Il me faut aujourd’hui apprendre le texte, les premiers jours de répétition arrivent à la vitesse d’un cheval au galop et je ne suis pas encore très vaillant sur l’apprentissage.
Deux mois que la pièce est entre mes mains, c’est à quinze jours des premières répétitions que je m’y mets vraiment .

Et quand j’écris quinze jours, c’est quinze jours de vie quotidienne avec des engagements familiaux, professionnels, deux apéros programmés, un problème d’infiltration dans la dalle du deuxième pourquoi suis je encore président du syndic… ?!! Je n’ai pas quinze jours en ermite dans une cabane calme sur les hauteurs d’une colline fraîche, avec juste du thé et une paillasse. Non, je dois apprendre ce texte en milieu urbain de style marseillais.
Trouver moyen que les mots, qui deviendront paroles, trouvent place et logique dans ma mémoire.

Je referme la fenêtre et me lance à haute voix dans la récitation des premières pages.

Pas si mal. Je slalome un peu, me sers trop de la lecture des répliques de ma partenaire pour vérifier les miennes, mais je commence à maîtriser de beaux échanges, à prendre un peu de souffle. Je tente de ne pas enfermer le texte dans une « musique d’apprentissage « dont il sera difficile de se défaire par la suite. Le texte, juste le texte. Les humeurs, les intentions, les couleurs viendront de la rencontre avec ma partenaire, en fonction des impulsions, des visions de la mise en scène. Pour l’instant je dois juste apprendre ce texte.
Page onze…il m’en reste quatre vingt deux.

J’ouvre le frigo et me jette sur un yaourt.

Un de mes monologue commence à prendre bouche. La satisfaction que cela me procure me permet une avancée subite de quatre pages en un souffle, les répliques s’enchaînent, je commence à me familiariser avec la « langue » de l’auteur. Je rentre plus facilement dans l’apprentissage.
Oui la mémoire s’avère plus efficace quand on la sollicite avec précaution. La colère, l’agacement…tout ce qui a à voir avec la nervosité la rétracte comme une huître . On apprend rien au fouet. Respire, souffle, accueille… J’attaque même des zones nouvelles, apprends la devise du Belize : « je fleuris à l’ombre ». Pas de jugement sur les partis pris de l’auteur, ça me chatouille parfois l’agacement, mais si je m’agace , ma mémoire se rétracte…Respire, souffle, accueille.

Je peux encore avancer.

Page trente quatre.
Je ne pensais pas en arriver là. Satisfaction. Très bon la satisfaction du travail bien fait.
Laissons infuser, le temps du plateau donnera corps au texte.
Nous verrons demain ce qui reste d’aujourd’hui.

J’ouvre la fenêtre avec un franc sourire.